Diversité, Migrations & Compétences / Gestion stratégique de la Diversité

Interview de Jean-Louis Perrot

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Je te propose d’aborder la question de la formation et de la didactique du point de vue de l’artiste…

S’agissant des artistes certains ont une propension à enseigner d’autres non, mais tous sont d’une façon plus ou moins consciente et volontaire des communicants, des transmetteurs.
Dans les deux cas, celui de l’artiste par défaut comme celui de l’artiste qui enseigne magistralement, il n’y a pas l’évocation d’une didactique mais un prétexte créatif. C’est d’ailleurs la seule échelle admissible de la didactique en art, un prétexte à la création en dehors de toute réquisition préalable. Je suis convaincu que la fonction première de l’art, c’est l’humanité et celle de l’artiste, inciter sa communauté à la pratique de l’art. Si enfin on évoque les artistes qui enseignent, on parle de deux fonctionnalités spécifiques, celle d’un artiste et celle d’un enseignant. Il y a un temps pour l’un et un temps pour l’autre. C’est la formule pleine de pertinence qui fait l’enseignant chercheur.
L’enseignant accompagne ses étudiants dans leur accès au savoir et cet accompagnement inspire sa recherche. Formule malheureusement aujourd’hui gravement malmenée dans les bidouillages actuels des instructions publiques soumises à la priorité de la baisse des dépenses publiques. Asphyxie budgétaires, temporalisation du savoir en fonction des conjonctures du marché de l’emploi, abandon de la liberté académique sous prétexte de rationalisation, c’est l’essence même de l’instruction qui est mise à mort.

Tu as enseigné aux Beaux-Arts. Comment dans ce cadre pratiquais-tu cet accompagnement dont tu parles ?

Fondamentalement dans l’esprit de l’incitation à la pratique de l’art et fort de mon expérience.
Avec ce sujet on entre dans le procès pédagogique soit ; comment en développant le savoir et en enrichissant l’expérience d’une personne on la met en capacité d’autonomie créatrice.
C’est à la fois simple et complexe.
Simple parce que l’humain est à priori autonome et créatif mais complexe, parce que le système dans lequel nous nous trouvons sur intensifie la division du travail pour faire de chacun le « ressort d’une opération exclusive » ce qui est à l’opposé de l’être créatif. Un peu comme si on avait limité Chopin à ne répéter que des gammes sa vie durant.
Dans une école d’art un enseignant doit être préparé à accompagner un Pablo Picasso, un Ferdinand Cheval ou un Marcel Duchamp, on part de la personne pour chercher avec elle les voies et le nutriment de son plein potentiel spécifique.

Comment alors définirais-tu le terme de compétence, du point de vue de l’enseignant aux Beaux-Arts et du point de vue de l’artiste ?

Dans la présentation de mon cours, j’affirme que « Fondamentalement l’activité créatrice s’interroge « à voix haute » sur ses processus internes et cherche à mettre en lumière les conditions de son développement dans un esprit délibérément transformateur et libertaire »
Je crois que cette formule est juste parce qu’elle ne délimite rien d’autre que ce qui peut se communiquer d’un être à un autre.

D’accord et à partir de ça, comment définirais-tu la compétence artistique ?

La compétence artistique on sait tous la définir quand l’émotion nous prend, quand les sens s’éveillent. Quand on rit, quand on pleure, quand on entre dans une dimension nouvelle de la perception et des sens on sait que la compétence artistique est atteinte. Ce qui est fascinant c’est que cette compétence que l’on attribue dans notre archaïsme généralement au fait d’un artiste ; ne peut exister que de par la capacité d’un spectateur à recevoir cet art.

L’excellence en art ne peut être que le produit d’une rencontre. Sans la rencontre simultanée de l’œuvre et de son récepteur, il n’y a ni compétence ni excellence de l’art. C’est le commerce qui veut nous faire croire à la valeur intrinsèque des choses, comme touchée d’un doigt divin. Sans la rencontre pertinente de ces deux principes, l’émetteur et le récepteur, le plafond de Michel à la chapelle sixtine n’est autre qu’une sous-toiture entachée de quelque pigments et le penseur d’Auguste un cailloux de marbre blanc. En fait pour que l’art existe dans sa véritable dimension, il faut que nous soyons tous des artistes. C’est l’opposé des principes élitistes que nous connaissons aujourd’hui.

La compétence s’il faut l’évaluer est à chercher au niveau de la propension à susciter cette « interrogation à voix haute, la mise en lumière des processus internes et la vivacité de l’esprit délibérément transformateur et libertaire. Tout cela au profit d’un projet, celui de l’étudiant.

Ou situer la compétence technique dans cet accès à cet espace de liberté ?

Dans mon propre parcours d’étudiant dans les années 70 aux Beaux Arts de Paris auprès du sculpteur Etienne Martin, les choses étaient clairement établies. Il y avait deux temps à priori distincts, (indistinct à terme), d’une part le travail d’après modèle qui aiguisait notre perception du réel, c’était nos gammes et lorsqu’on était prêt, (lorsqu’on se sentait prêt) dans un deuxième temps, nous pouvions nous engager dans une recherche personnelle. La frontière était spatialement établie entre ces deux temps puisque les choses se passaient dans deux lieux différents et elle était académiquement établie puisque ce passage était convenu avec le professeur. Avec le recul, je crois pouvoir dire que ces conditions étaient les plus propices à la formation artistique. Beaucoup plus en tout cas que le jeux actuel qui consiste à préparer l’étudiant à la réalité du travail en le conformant aux attentes parfaitement opportunistes et réductrices de la production et du marché.

Voilà pour répondre à ta question ce que je comprends comme « l’espace de liberté » qui intègre à la fois l’exigence du développement de la compétence technique et le champ libre de l’art.

D’autre part il y a le syndrome du « do it your self » devenu produit commercial Un technicien de chez Nikon va pouvoir décrire, expliquer le tenant et l’aboutissant de la fonction de l’appareil le plus sophistiqué du monde, sans pour autant faire de son interlocuteur un photographe sensible. D’abord parce que la plus belle photo du monde ne se fera peut-être avec l’appareil le plus simple qui soit et ensuite parce que Chopin devra faire ses gammes quoi qu’il arrive…
Il y a lieu de travailler sur la performance de l’outil mais aussi sur la sensibilité du praticien. C’est l’objet de beaucoup de recherches artistiques actuelles qui recherchent à juste titre les fondements. D’ailleurs lorsqu’on parle d’art, cette notion d’outil peut être en soi l’objet de la concentration de l’artiste parce que sa démarche par définition génère son propre savoir-faire.
En réalité, on peut se doter l’outil le plus sophistiqué du monde, sans pour autant produire une œuvre. C’est le commerce qui a besoin de répandre la rumeur que le dernier Nichon 3000 ou Photoproutmachère nouvelle version, sont indispensable à l’excellence de l’art.

A partir de ce que tu soulèves, pourrait-on trouver une part d’explication au succès de différents types d’ateliers créatifs ?

On ne peut garantir à priori le succès d’un atelier créatif, mais je suis convaincu que s’il y a réussite, elle dépend de la prise en compte de tous les paramètres que nous venons d’évoquer.
Les ateliers créatifs sont attendus comme des contextes émancipateurs où tout cherche à sortir, particulièrement ce que qui est refoulé de tout temps.
J’ai cette vision de la force et l’avidité d’une femme, qui a fini d’élever ses enfants ou retraitée se livrant à la pratique du dessin, de la céramique ou de la peinture comme si ça avait été là de tout temps. Ca n’a d’équivalence que chez l’enfant.
J’ai aussi cette vision du soudeur qui finissant de construire dix millions de citernes sans lâcher ses outils se met à faire des sculptures. Celle du facteur qui ramasse les cailloux sur sa tournée… Un stage créatif c’est une route à l’ouest ou l’on se perd pour découvrir l’Amérique.

Pourrait-on dire selon toi que dans cette portion d’univers personnel et professionnel dans lequel cet opérateur passe ses journées, il est néanmoins en mesure de pouvoir créer ?


Interrogeons nous plutôt sur ; quelle limite nous donnons nous en ne développant pas l’essence poly praticienne de notre espèce ?. Je suis convaincu que si nous nous obstinons à maintenir les critères qui gouvernent notre société actuelle nous allons à la dégénérésence et la barbarie.
Nous nous réduisons à la limite de nos rapports de production actuels, qui pour des raisons de rationalité et de rendement, réduisent la formation à des apprentissages spécialisés et le plus en conformité possible avec les besoins du marché.
En se disposant à aider l’individu à développer sa créativité quelle que soit la fonction dans laquelle il se trouve par la suite, il aura une propension à optimiser ce qu’il produit, aussi et surtout à donner du sens à ce qu’il fait.

Tout est là dans cette nuance, « nous sommes ce que nous faisons ». Ici les conséquences sont vertigineuses.

Certes Chopin fait des gammes pendent des heures mais son cerveau intègre cette répétition comme la voie d’accès à son expression, son inspiration et son art.

Peux-tu expliquer la démarche que vous avez développée avec Cédric Vincensini en mettant sur pied le projet « Ma performance » ?

Nous avons fait une galerie de portraits de personnes qui posaient en affirmant leur performance. Voici mon portrait et voilà ma performance. Pour l’un cette performance c’est de gravir l’Evrest, pour l’autre c’est de bien élever son enfant. Pour l’un c’est l’humain qui dépasse ce qui est humainement possible, pour l’autre c’est l’harmonie de la ruche. Ce projet s’inscrivait dans un contexte particulier, « les 24 heures de Genève » organisé par René Bonnar, qui est un rendez-vous annuel de l’association BEP au centre sportif de Thônex. Cette manifestation permet la rencontre de personnes handicapées ; quelques fois anciens sportifs avec la population, parfois sportifs de haut niveau, autour de rencontres sportives et différentes animations. Voici mon portrait et voilà ma performance quand je suis dans l’handicap est au delà de l’Evrest, de ce qui est humainement possible.

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