Diversity Counselling

Interview d’Aurélie Djee, Rap & compétences


Les débuts…

J’ai commencé le rap assez jeune, vers les 16 ans. Je faisais beaucoup de basket et c’est un milieu très proche de celui du hip-hop. Et c’est ce milieu qui m’a amené à fréquenter certaines personnes qui étaient déjà dans le rap. C’est une personne en particulier qui m’y a introduit, un rappeur qui habitait aux Charmilles, un quartier qui produit beaucoup de rap à Genève. Il y avait les « Charmilles Nord ». Ce sont des gens qui se réunissaient à l’école des Charmilles, et moi vu que j’allais à l’Ecole de Cayla, et que j’étais dans le milieu du basket, que nous n’étions pas beaucoup de filles à avoir ce style de vie et à écouter du rap, cette personne m’a dit « tu devrais te lancer, je te verrais bien dans l’écriture, je peux te montrer comment on fait, les critères d’écriture pour écrire un texte ». Cette personne s’appelle Fidel Escroc. Il m’a donc montré comment faire, de quelle manière on procédait pour écrire un couplet, m’a indiqué les codes d’écriture, les mesures, les temps qu’on doit respecter ; il m’a expliqué l’importance des rimes aussi. A l’époque, il manageait un groupe qui s’appelait la P.E.R. 2 III qui après est devenu la P.E.R. Il  y a un membre de ce groupe qui est actuellement en pleine explosion en Suisse (M.A.M). Ma base vient vraiment de là, après il y a plein d’autres groupes qui m’ont inspirée.  Pour moi c’étaient des grands, non pas que je les idolâtrais, mais je les respectais énormément ; ils ont eu un impact et c’était un honneur que ce soit cette personne-là qui me soutienne.

L’écriture…

A la base, on ne sait pas trop ce qu’on va dire, comment on va l’écrire, comment on va le dire, il y a plusieurs manières d’écrire. Il y a des rappeurs qui n’écrivent même pas, ils font des impros, ils rappent sur les alentours, sur ce qu’ils voient ; ils peuvent être posés à une terrasse de café et peuvent s’exprimer sans forcément écrire. Après on écrit. Au début on peut parler de ses origines, de ce qu’on vit tous les jours, quand on va à l’école, des trucs très basiques, des relations entre les camarades, ce qu’on fait dans la vie de tous les jours, ce qu’on voit à la télé, c’est très vague et très large, à cet âge-là, je ne me posais pas trop de questions. Il y a différents types d’artistes dans le rap, il y en a qui vont ne faire que ça, le vivre à 100 %, sans aucune autre activité, écrire sans cesse toute la journée mais personnellement, mon cadre d’écriture, c’est chez moi dans ma chambre souvent isolée. Je n’ai pas de groupe, j’écris plutôt seule. Et c’est vraiment quand ça vient. Ou bien souvent je me dis que je prends un moment pour écrire ou du temps pour écouter la musique d’autres artistes et ça me donne envie d’écrire. J’essaie après de  fixer des thèmes, d’avoir des sujets sensibles qui puissent toucher différents types de personnes. Si on tient un fil conducteur, on peut continuer des heures, tout dépend du temps qu’on a à disposition. Parfois, on écrit quelques mesures et puis on revient dessus plus tard, ou l’on jette ce que l’on a fait et on recommence. Ça demande une certaine discipline, même si c’est très libre. J’essaie de développer des messages à travers mon écriture. Tous les rappeurs essaient de faire passer un message, et de différentes manières : pour certains rappeurs, ce sera plus par rapport au ton de leur voix, un ton plus agressif. Ils visent une certaine catégorie de personnes en s’exprimant contre la politique du pays dans lequel ils se trouvent, contre la société, les forces de l’ordre, ou au sujet d’un ami qui a fait un mauvais coup, des parents, etc…

Le style et l’organisation…

J’écoute tous les styles de rap, français et américain essentiellement : mélodieux, doux, plus violent (hardcore) dans les paroles, dans les clips, dans le visuel ; j’écoute aussi des rappeurs américains très engagés politiquement comme  Tupac, Nas, Boot Camp Click, Talib Kweli, etc… Et puis il y a le rap féminin ; c’est un autre style de rap, plus féministe comme Foxy Brown. Mais j’écoute aussi de la Soul, du RNB, du funk ; il y a tellement de choses qui se rejoignent : Kery James, Booba, Oxmo Pucino,   Rohf, etc…

Dans la musique il y a tellement de facteurs qui jouent sur son développement. Par exemple, il est difficile de trouver les personnes qui font des instrumentaux, de trouver des endroits pour enregistrer étant donné qu’on n’a pas de moyens et que la plupart du temps, il faut payer. Il faut donc trouver la personne qui accepte de vous enregistrer, la personne qui fait une musique, ou éventuellement avoir un DJ. Moi, je n’avais pas de DJ ni de groupe, je n’ai donc pas toujours eu accès à des endroits où enregistrer, pas toujours quelqu’un pour me faire des instrus, c’est donc très difficile de se développer dans ces conditions. J’ai souvent dû tout gérer seule, et ça demande du temps, de l’organisation. Pour un de mes premiers freestyle, c’est un jeune qui m’a enregistrée. Il s’appelle ASX et m’a parlé de ma musique bien avant que je sois plus connue ; c’était il y a trois ans, j’avais 20-21 ans et lui devait en avoir 16 et il était au cycle. Il  m’a enregistrée dans sa cave où il avait installé son matériel. C’était un ami de mon petit frère à qui il avait dit « ta sœur j’aime bien ce qu’elle fait ». Ça montre à quel point il y a des gens clés qui s’intéressent à vous alors qu’on ne s’y attend pas et ce ne sont pas toujours les personnes sur lesquelles on pense pouvoir compter.  Ce morceau est l’un des premiers que j’ai enregistrés par moi-même et je le dois à quelqu’un qui a 5-6 ans de moins que moi.

Le rap en Suisse…

En Suisse, on a une petite histoire du rap. Ce n’est pas comme en France et aux Etats-Unis. On ne nous permet pas de nous écouter entre nous. Les rappeurs ici ne peuvent pas réellement se développer, ils ne sont pas commercialisés, les CD des artistes suisses ne sont pas vraiment valorisés ni mis à la vente, il n’y a pas de médiatisation autour. C’est donc très difficile d’être inspirée par le rap suisse de manière générale. J’écoute alors des gens plutôt d’ici, genevois. Ce qui me frappe c’est qu’il y ait tant d’artistes à Genève et en Suisse qui sont quasiment oubliés et à qui on ne laisse pas pour le moment la possibilité de se développer. Moi, j’ai de la chance, on m’a offert la possibilité de faire des grandes premières parties de concert, d’aller sur scène et de pouvoir m’exprimer mais y a beaucoup d’artistes qui passent aux oubliettes. Quand on fait des demandes pour faire un concert, c’est non, parce qu’il y aura trop de bruit, y aura trop de gens. Pour les artistes internationaux, il n’y a pas de problèmes. C’est quelque chose de frappant et de désolant. Pour l’instant, pour moi ça commence à se développer, ma musique se développe, les gens commencent à m’écouter et si je peux le faire, je le ferai, je parlerai au nom de certaines personnes, je le fais déjà un peu dans ma musique.

Témoigner, s’engager et toucher le cœur des gens…

Certains rappeurs, quand je les écoute, c’est comme s’ils avaient un discours politique, ils décrivent certains faits, certains aspects de la société. Des discours bien différents de ceux des politiciens qui n’arrivent pas toujours à atteindre le cœur de la population et certains rappeurs savent vraiment le faire, c’est comme s’ils s’adressaient directement à nous, ça crée un mouvement rassembleur. Il y a des points des fois sur lesquels la société semble ne pas intervenir ou les politiciens n’osent pas, de peur de salir un pays, une politique. Les rappeurs le font vraiment sans retenue, ils ne censurent pas leurs paroles, ils vont vraiment au cœur du problème et de les écouter ça nous plonge dans une réalité. C’est la base d’une société, ou de la vie, que de pouvoir décrire ce qui se passe pour que les gens qui écoutent ou ceux qui écouteront plus tard aient une trace vraiment de ce qui s’est passé ; décrire des faits réels, avec des mots poignants, c’est sur cette voie que j’aimerais développer davantage ma musique. Quand on est plus jeune, on a pas forcément cette vision-là.

Des savoirs et des compétences au coeur de la pratique du rap…

A l’école, je n’étais pas super douée en français. J’ai toujours eu mes moyennes, mais avec le rap, j’apprends à me développer : quand on écrit ça implique qu’on doive lire et à l’école ce n’était pas un calvaire de lire un livre entier, mais j’ai dû apprendre à le faire, j’ai dû travailler pour cela, parce que je le voyais plutôt comme un fardeau. J’écrivais sans vraiment accorder une importance aux mots, et à la manière dont ça allait être dit, c’était plutôt de l’amusement. Maintenant je me dis que ça m’apporte surtout un développement intérieur, en lien avec ce qui m’entoure. Quand on rappe, on ne doit pas faire une dissertation, avec une introduction, peser le pour et le contre, et une conclusion, c’est très différent, mais il faut qu’il y ait un minimum de structure. Et ça développe un sens extraordinaire de la langue française. Il faut pouvoir se documenter suivant les thèmes qu’on aborde, pour sa culture générale aussi, pas seulement pour le rap ou pour l’écriture. Je me documente pour moi-même, et après à travers ça ou au travers d’expériences de vie, en observant le comportement des gens, j’inspire mon écriture et on est plus attentif à certaines choses quand on sait qu’après on a cette faculté d’écrire derrière. On les retranscrit et on n’écrit pas toujours en son propre nom, on utilise le « je » mais parfois ça peut être le « je » de quelqu’un d’autre, c’est un mélange, et ça m’apporte une ouverture d’esprit parce que quelquefois il y a des choses que je n’arrive pas à exprimer par la parole directement mais j’arrive mieux à le faire dans l’écriture. Et puis il y la question de la diction : je trouve que c’est important d’être clair dans ce qu’on dit, c‘est super important, sachant que quand on rappe, ce n’est pas forcément toujours bien vu. Quand on fait des scènes, il faut être un minimum clair, savoir articuler. Je me rappelle un cours que j’avais à l’école, de diction justement, où il y avait des techniques pour pouvoir articuler, pour que les sons sortent mieux, les aiguës, les graves, etc… Pour moi, c’est très important d’être, que l’on comprenne ce que je veux dire, le sens. Quand on fait du live, je trouve que c’est essentiel.

Des projets…

Pour le moment, je ne vise pas le marché international. Je veux juste continuer à écrire du mieux que je peux.  Je vais prochainement sortir mon premier projet, un CD. Si j’ai ensuite la chance de pouvoir faire un album, ce serait bien, ce serait un objectif. Mais la musique, ça ouvre aussi beaucoup de portes au niveau relationnel ; j’ai rencontré des artistes internationaux, des rappeurs américains, des rappeurs français, des gens que j’écoutais et que j’ai pu rencontrer, avec qui j’ai pu discuter. Des gens qui vous donnent des conseils et vous orientent, ce n’est que bénéfique. J’ai aussi rencontré beaucoup de personnes que je n’aurais jamais rencontrées sans la musique, qui m’ont vue en concert et que ma musique interpelle. Certaines font appel à moi dans un cadre plus professionnel : comme par exemple intervenir auprès de jeunes. Quand je donne des cours de basket à des jeunes, j’aime bien communiquer avec eux, leur expliquer comment le milieu du sport fonctionne, en quoi le sport peut aider à se développer et à être en lien constructif avec l’école, pour leur éviter d’être pénalisés ou classifiés dans une catégorie de personnes alors qu’au fond, ce ne sont des gens ni violents ni dangereux.

Donc, Idéalement, aboutir mon projet, sortir un album, ce serait bien, continuer à trouver des gens qui s’investissent avec moi dans ce que je fais, parce qu’on ne peut pas évoluer en étant toujours seule et là justement je commence à faire des rencontres, comme des producteurs, même s’il s’agit d’une ou deux personnes. Continuer sur cette lancée, faire des clips, créer des supports visuels. Mais il faut de l’argent et on en a pas forcément.

Trouver un travail…

Mais d’abord, je cherche du travail. Je viens de finir des cours en commerce international, en import export, à l’Ifage. C’est trop risqué de placer le rap au centre, surtout en Suisse. Je continue juste à me développer comme je peux !